Par Agronome Talot Bertrand
La rentrée des classes annoncée pour le 7 septembre 2026 devrait être un moment d’espoir, de mobilisation et de projection vers l’avenir. Des milliers d’enfants et de jeunes sont appelés à reprendre le chemin de l’école, tandis que les familles cherchent péniblement à acheter les uniformes, les manuels et les fournitures scolaires. Pourtant, cette rentrée se prépare dans un pays profondément fragilisé par l’insécurité généralisée, l’affaiblissement des institutions et une transition politique qui se prolonge.
En même temps, Haïti tente d’organiser de nouvelles élections. Le calendrier officiel du Conseil électoral provisoire prévoit la tenue du premier tour de l’élection présidentielle, des élections législatives et d’une consultation populaire sur les changements constitutionnels le 13 décembre 2026. Le décret électoral du 2 juin 2026, modifié le 2 juillet, constitue le cadre juridique du processus. Le CEP a également lancé la plateforme d’inscription des candidats et engagé des échanges avec les acteurs politiques. Ces activités représentent des avancées administratives, mais elles ne suffisent pas encore à garantir des élections crédibles, sécurisées et acceptées par la population. Conseil électoral provisoire
Une rentrée menacée par l’insécurité
Ouvrir officiellement les écoles ne signifie pas que tous les enfants pourront réellement y accéder. Dans plusieurs quartiers et communes, les déplacements sont dangereux. Des familles ont abandonné leur domicile, des établissements ont fermé ou fonctionnent de manière irrégulière, tandis que des enseignants et des élèves vivent dans la peur.
L’insécurité affecte directement le droit à l’éducation. Lorsqu’un enfant doit franchir une zone contrôlée par des groupes armés pour rejoindre sa salle de classe, la rentrée perd son caractère normal. Lorsqu’un parent doit choisir entre acheter des cahiers et payer un déplacement plus sécuritaire, l’égalité des chances devient une fiction. Lorsqu’une école accueille des enfants déplacés sans ressources supplémentaires, la communauté éducative supporte seule une crise qui relève de la responsabilité nationale.
Le gouvernement doit donc présenter, avant la rentrée, une cartographie claire des zones où les écoles peuvent fonctionner normalement, de celles qui nécessitent une protection renforcée et de celles où des solutions temporaires doivent être mises en œuvre. Des espaces d’apprentissage alternatifs, des cours à distance, des horaires adaptés et des aides particulières aux familles déplacées devraient être prévus. Une rentrée nationale ne peut pas être évaluée uniquement à partir d’une date officielle : elle doit être mesurée par le nombre réel d’enfants qui accèdent durablement à l’éducation.
Un pays sans président élu depuis plus de cinq ans
La crise actuelle ne peut être dissociée du vide institutionnel. Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, Haïti ne dispose plus d’un président élu. Les dernières élections présidentielles ont eu lieu en 2016, avant l’entrée en fonction du chef de l’État en février 2017. L’assassinat de Jovenel Moïse et les reports successifs des élections ont profondément aggravé la crise de légitimité. Les Nations unies ont maintes fois souligné les conséquences politiques et sécuritaires de cette situation. Nations unies
Une transition devait normalement être limitée dans le temps, préparer des élections et permettre le retour à l’ordre constitutionnel. Or, lorsque les mécanismes transitoires se succèdent sans produire de dirigeants élus, la population perd confiance dans l’État, dans les partis et dans les promesses de réforme.
Haïti a besoin d’un président légitime, d’un Parlement fonctionnel, de collectivités territoriales représentatives et d’institutions capables de rendre des comptes. Il ne s’agit pas de tenir des élections uniquement pour respecter une échéance. Il faut organiser un scrutin qui permette aux citoyens de choisir librement leurs dirigeants, sans intimidation, achat de votes, violence ni manipulation des résultats.
Comment les partis choisissent-ils leurs candidats?
La question du choix des candidats est fondamentale. Le CEP a agréé 105 structures politiques, dont 88 partis et 17 groupements. Il leur a attribué des numéros de campagne et ouvert la période d’inscription des candidatures le 20 août 2026. Conseil électoral provisoire
Cependant, l’agrément administratif d’une structure politique ne garantit ni sa démocratie interne ni la qualité de ses candidats. Trop souvent, les choix sont effectués par un chef de parti, un petit comité, un contributeur financier ou un réseau d’influence. Les militants, les jeunes, les femmes, les personnes handicapées, les communautés rurales et les membres de la diaspora restent alors à l’écart des décisions.
Les partis ne devraient pas choisir leurs candidats en fonction de leur richesse, de leur capacité à financer une campagne, de leur proximité avec un dirigeant ou de leur pouvoir de mobilisation armée. Un candidat à la présidence, au Sénat, à la Chambre des députés ou aux collectivités territoriales doit être évalué sur son intégrité, ses compétences, son expérience, sa vision du pays et sa capacité à servir l’intérêt général.
Chaque parti devrait adopter des critères publics de sélection, organiser des débats internes, consulter ses bases départementales et vérifier les antécédents des prétendants. Les candidats devraient publier une déclaration de patrimoine, présenter leur parcours, expliquer leur programme et répondre publiquement aux questions relatives à la corruption, à la violence politique et aux liens éventuels avec des groupes armés.
La démocratie commence à l’intérieur des partis. Une organisation qui désigne ses candidats dans l’opacité ne peut pas prétendre gouverner le pays dans la transparence.
Organiser des élections sans sacrifier les écoles
La rentrée scolaire et le processus électoral vont mobiliser simultanément les administrations publiques, les forces de sécurité, les collectivités, les moyens de transport et les infrastructures. Plusieurs écoles serviront vraisemblablement de centres d’inscription ou de vote. Cette utilisation ne doit pas perturber l’apprentissage ni exposer les élèves à des risques supplémentaires.
Le MENFP et le CEP doivent établir un protocole conjoint précisant les conditions d’utilisation des établissements scolaires. Les activités électorales devraient être programmées de manière à réduire les interruptions de cours. Le matériel politique ne doit pas rester dans les écoles, et aucune campagne partisane ne devrait être tolérée dans les espaces éducatifs.
Les établissements utilisés comme centres électoraux doivent être inspectés, sécurisés et remis en état immédiatement après les opérations. L’école doit rester un espace neutre, protégé et consacré à l’éducation.
Recommandations au gouvernement
Le gouvernement doit placer la sécurité des écoles et des opérations électorales au sommet de ses priorités. Il lui revient de présenter un plan national comportant des objectifs précis, des zones d’intervention, un budget, des responsables identifiés et un mécanisme public de suivi.
Il doit garantir le financement du processus sans soumettre le CEP à des pressions politiques. Les ressources consacrées aux élections doivent être transparentes et vérifiables. Le gouvernement doit également renforcer l’aide aux familles vulnérables, distribuer les manuels scolaires à temps, soutenir les écoles accueillant des enfants déplacés et éviter que la crise électorale ne détourne les ressources nécessaires à l’éducation.
L’exécutif doit enfin accepter une règle essentielle : il ne lui appartient pas de choisir ses successeurs. Son rôle est de créer les conditions permettant à la population de décider.
Recommandations au Conseil électoral provisoire
Le CEP doit publier régulièrement l’état d’avancement du calendrier, les dépenses engagées, les listes des structures et candidats agréés, les décisions de contestation et les mesures adoptées pour sécuriser le vote.
Il doit établir des procédures rigoureuses de vérification des candidatures et empêcher que des personnes liées à des activités criminelles utilisent les élections pour acquérir une protection politique. Les décisions d’acceptation ou de rejet doivent être motivées et soumises à des mécanismes de recours équitables.
Le CEP doit également renforcer l’éducation électorale en créole et en français, faciliter l’accès des personnes déplacées à l’inscription et garantir la participation des femmes, des jeunes, des personnes handicapées et des communautés éloignées.
L’institution reconnaît elle-même que la sécurité et la disponibilité des fonds constituent deux conditions essentielles à l’exécution du calendrier. Cette lucidité doit conduire à des évaluations publiques et réalistes, sans précipitation ni calendrier fictif. CEP
Recommandations aux forces de sécurité
La Police nationale d’Haïti et les autres forces autorisées doivent protéger les citoyens, les écoles, les centres électoraux, le personnel du CEP, les candidats, les journalistes et les observateurs.
La sécurité électorale doit être impartiale. Aucun parti ne doit bénéficier d’un traitement privilégié. Les forces de l’ordre doivent recevoir une formation sur les droits humains, la gestion des foules, la protection du matériel électoral et la prévention des violences fondées sur le genre.
Un mécanisme confidentiel devrait permettre de signaler les menaces, les pressions et les tentatives d’intimidation. Les plaintes doivent être rapidement documentées et transmises à la justice.
Recommandations à la population
Les citoyens doivent refuser la violence, l’achat des votes, les fausses nouvelles et les discours de haine. Ils doivent vérifier leur inscription, connaître leur centre de vote, examiner les programmes et questionner les candidats.
Voter ne consiste pas à remettre son avenir à la personne qui distribue le plus d’argent ou promet des avantages immédiats. Le vote doit sanctionner l’incompétence, la corruption et la complicité avec la violence. Les communautés, les organisations civiles, les médias et les universités doivent créer des espaces de débat permettant de comparer les propositions.
Les parents et les jeunes doivent aussi défendre l’école comme un bien commun. Il faut signaler les menaces contre les établissements, protéger les enseignants et refuser l’instrumentalisation politique des élèves.
Haïti mérite mieux
Haïti mérite mieux qu’une rentrée placée sous la peur. Elle mérite mieux que des élections constamment annoncées puis reportées. Elle mérite mieux que des candidats choisis dans l’ombre, des transitions interminables et des institutions incapables de protéger la population.
Le pays a besoin de dirigeants légitimes, compétents, honnêtes et responsables. Mais ces dirigeants ne pourront émerger que si les partis réforment leurs pratiques, si le CEP protège son indépendance, si le gouvernement assume ses responsabilités, si les forces de sécurité restent impartiales et si la population exerce pleinement sa vigilance citoyenne.
Le 7 septembre et le 13 décembre 2026 ne doivent pas être considérés comme deux dates isolées. L’une représente l’avenir par l’éducation; l’autre, la reconstruction de la légitimité par le vote. Leur réussite dépend d’une même exigence : restaurer la confiance, la sécurité et la primauté de l’intérêt national.
Après tant d’années de crise, le peuple haïtien ne demande pas l’impossible. Il demande de pouvoir envoyer ses enfants à l’école, circuler sans peur, choisir ses dirigeants et vivre sous l’autorité d’institutions légitimes. Ces attentes sont élémentaires dans une démocratie. Elles doivent désormais devenir des obligations pour tous ceux qui prétendent gouverner.
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