La commune de Kenscoff, dans le département de l’Ouest, vient de connaître l’un des épisodes les plus meurtriers de la crise sécuritaire qui ravage Haïti. Dans la nuit du dimanche 23 au lundi 24 août 2026, des hommes lourdement armés ont attaqué plusieurs localités et un lieu accueillant des personnes déplacées. Au moins 48 personnes auraient été tuées selon le décompte des responsables locaux, tandis que le bilan vérifié jusqu’ici par les Nations Unies fait état d’au moins 47 morts, dont cinq enfants, de 22 blessés et de plus de 52 personnes enlevées.
Selon les informations recueillies par les Nations Unies, environ 150 hommes lourdement armés ont participé à l’assaut. Treize personnes auraient été tuées alors qu’elles tentaient de fuir. Les assaillants ont ensuite poursuivi plus de 50 habitants qui avaient cherché refuge dans une église protestante. Vingt-deux personnes ont été exécutées dans la cour de l’église et douze autres derrière l’édifice.
Des personnes déplacées attaquées dans leur refuge
Le maire de Kenscoff, Massillon Jean, a confirmé que les groupes armés avaient fait irruption dans un site accueillant des personnes déplacées. Plusieurs personnes ont été exécutées, d’autres blessées et plusieurs dizaines enlevées.
Le massacre prend une dimension encore plus préoccupante avec les menaces proférées contre les personnes retenues en otage. Selon le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, un message audio diffusé après l’attaque menaçait d’exécuter les personnes enlevées si les opérations des forces de sécurité contre les gangs se poursuivaient.
Une partie des otages a depuis été libérée, notamment des femmes et des enfants, mais le sort de plusieurs personnes demeure préoccupant. Le pape Léon XIV a d’ailleurs appelé ce dimanche 30 août à la libération sans délai de tous les otages et demandé aux responsables d’agir concrètement pour protéger la population.
Kenscoff, une commune stratégique sous pression
Depuis 2025, Kenscoff est devenue l’un des nouveaux fronts de l’expansion des groupes armés. Cette commune montagneuse occupe une position stratégique dans les hauteurs dominant Port-au-Prince et se trouve à proximité de Pétion-Ville.
Kenscoff représente également un territoire agricole essentiel. Les producteurs de la région contribuent à l’approvisionnement des marchés de l’aire métropolitaine. L’insécurité ne menace donc pas seulement la vie des habitants : elle fragilise également la production agricole, les circuits commerciaux et la sécurité alimentaire.
Les attaques répétées provoquent des déplacements de population, l’abandon de terres cultivées, la destruction de maisons et la désorganisation progressive de l’économie locale. Plus de 2 600 personnes ont été contraintes de fuir leur domicile après la dernière attaque.
Des questions graves sur la capacité de l’État à protéger la population
Le massacre provoque une vive colère, notamment parce que des appels à l’aide avaient été lancés avant l’attaque. Les autorités policières ont annoncé une enquête afin de déterminer si des actes de négligence ou de complicité ont pu faciliter l’offensive.
Cette enquête doit aller jusqu’au bout.
La population a besoin de savoir pourquoi des dizaines de civils ont pu être massacrés et enlevés malgré les alertes concernant les mouvements des groupes armés. Elle doit également savoir quelles dispositions seront prises pour empêcher qu’une telle tragédie se reproduise.
La situation de Kenscoff illustre surtout un problème beaucoup plus vaste. Entre avril et juin 2026 seulement, le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti a documenté 1 408 personnes tuées et 656 blessées dans le pays.
Les armes continuent d’alimenter les gangs
La puissance de feu des groupes armés constitue un autre élément majeur de la crise. Les Nations Unies signalent que les flux illicites d’armes et de munitions continuent de renforcer les gangs, malgré l’embargo international sur les armes imposé à Haïti depuis 2022. Le 24 août, un groupe armé aurait même montré sur les réseaux sociaux ce qui semblait être une nouvelle cargaison d’armes arrivée de l’étranger.
La lutte contre les gangs ne peut donc pas se limiter aux affrontements sur le territoire haïtien. Elle doit également viser les circuits financiers, les fournisseurs d’armes, les trafiquants, les intermédiaires et toutes les personnes qui financent ou facilitent l’activité de ces organisations criminelles.
Ce que les autorités haïtiennes doivent faire
Face à une situation aussi grave, les déclarations de condamnation ne suffisent plus. Les autorités doivent mettre en place un plan d’urgence spécifique pour Kenscoff, avec une coordination permanente entre la Police nationale d’Haïti, les Forces armées d’Haïti, les autorités locales, la protection civile et les forces internationales autorisées à intervenir.
La priorité immédiate doit être la protection et la libération des otages, sans opération improvisée susceptible de mettre leur vie davantage en danger. Un dispositif spécialisé de renseignement, de négociation et d’intervention doit être mobilisé.
Il faut également sécuriser les églises, écoles et autres bâtiments servant de refuges aux personnes déplacées; établir des corridors permettant l’évacuation des civils; renforcer durablement les points stratégiques de Kenscoff; protéger les agriculteurs et les voies d’approvisionnement; et assurer une présence sécuritaire permanente plutôt que des interventions ponctuelles après les massacres.
L’enquête annoncée sur les éventuelles négligences ou complicités doit être indépendante, rapide et transparente. Si des policiers, militaires, responsables publics, acteurs économiques ou autres intermédiaires ont facilité les activités des gangs, ils doivent répondre de leurs actes devant la justice.
Enfin, reprendre Kenscoff ne doit pas simplement signifier chasser momentanément les groupes armés. L’État doit y rétablir durablement la sécurité, la justice, l’administration publique, les écoles, les services de santé, l’agriculture et l’activité économique. Les Nations Unies elles-mêmes insistent sur le fait que les opérations sécuritaires doivent être accompagnées du rétablissement des services publics et des moyens de subsistance.
La communauté internationale doit passer des déclarations aux résultats
La communauté internationale doit également assumer ses responsabilités. La première urgence est d’accélérer le déploiement opérationnel et le financement adéquat de la Force de répression des gangs, tout en garantissant un mandat clair, une coordination effective avec les institutions haïtiennes et le respect des droits humains. L’ONU considère son déploiement complet comme une composante importante de la réponse sécuritaire.
Mais l’aide internationale ne doit pas se limiter au déploiement de forces.
Les États partenaires doivent renforcer le contrôle des trafics internationaux d’armes et de munitions à destination d’Haïti, appliquer réellement les sanctions contre les personnes qui financent ou approvisionnent les gangs et développer la coopération judiciaire et financière permettant de suivre l’argent du crime organisé.
Un soutien humanitaire urgent est également nécessaire pour les déplacés de Kenscoff : hébergement, nourriture, eau potable, soins médicaux, soutien psychosocial et protection particulière des enfants et des femmes.
Enfin, la communauté internationale doit soutenir la reconstruction des institutions haïtiennes plutôt que créer une dépendance permanente envers des mécanismes extérieurs. La sécurité durable d’Haïti devra ultimement être assurée par des institutions haïtiennes professionnelles, équipées, responsables devant la loi et bénéficiant de la confiance de la population.
Kenscoff ne doit pas devenir un massacre de plus
Le Conseil de sécurité des Nations Unies s’est réuni en urgence le 28 août 2026 à la suite du massacre. L’ONU appelle désormais à des « résultats concrets » et à ce que soient poursuivis non seulement les auteurs des violences, mais également ceux qui les financent, les arment et les rendent possibles.
C’est précisément là que doit se situer la réponse.
Après des années de massacres, d’enlèvements, de déplacements et de destruction, la population haïtienne ne peut plus se satisfaire de condamnations prononcées après chaque tragédie. Les alertes doivent être suivies d’actions préventives; les territoires repris doivent être protégés durablement; les victimes doivent obtenir justice; les réseaux qui alimentent les gangs doivent être démantelés.
Kenscoff ne doit pas devenir un nom de plus sur la longue liste des massacres oubliés. La protection de la population doit désormais constituer une urgence nationale et internationale.
Robenson Eugène
Coordonnateur du MEDIA LAKAY
E-mail; contact@medialakay.org


