De la communication populaire à un réseau national de proximité

Des premières expériences de Radio Bwa Kayiman au développement de réseaux couvrant les dix départements du pays, les radios communautaires ont contribué à démocratiser la communication, rapprocher l’information des populations et renforcer la résilience des communautés haïtiennes. Retour sur plus de trois décennies d’histoire.
L’histoire des radios communautaires en Haïti est étroitement liée aux luttes pour la démocratisation de la communication, à l’éducation populaire et à la volonté des communautés rurales et marginalisées de disposer de leurs propres moyens d’expression. Dans un pays où les distances, l’insuffisance des infrastructures, les catastrophes naturelles et les crises politiques ont souvent isolé des populations entières, la radio s’est imposée comme l’un des moyens de communication les plus accessibles.
Une radio communautaire se distingue théoriquement des médias publics et commerciaux par son ancrage dans une communauté, sa gouvernance et sa vocation de service. L’UNESCO considère les médias communautaires comme des médias indépendants, détenus et gérés par les communautés et jouant un rôle important dans le pluralisme médiatique et la liberté d’expression.
Les premières expériences : Radio Bwa Kayiman
La genèse du mouvement haïtien conduit au Nord-Ouest, particulièrement à Mare-Rouge. Plusieurs travaux identifient Radyo Bwa Kayiman (Radio Bois-Caïman) comme la première expérience de radio communautaire haïtienne, en 1990. Des sources documentaires plus détaillées situent sa fondation au 26 juillet 1990.
Cette expérience est particulièrement importante parce qu’elle précède la structuration nationale du mouvement. Une étude consacrée à l’éducation populaire en Haïti souligne cependant qu’à ses débuts, Bwa Kayiman ne correspondait pas encore entièrement au modèle qui allait progressivement être défini comme celui d’une radio d’expression communautaire.
Il faut donc distinguer l’expérience pionnière de 1990 de la structuration du mouvement des radios communautaires qui s’accélère à partir de 1992.
Radio Bwa Kayiman
Localité : Mare-Rouge
Département : Nord-Ouest
Date historique documentée : 26 juillet 1990
Fréquence historique documentée : 95,9 FM
Aucune photographie authentique de Radio Bwa Kayiman disposant de droits de publication confirmés n’a pu être retrouvée pour illustrer cette section. MEDIA LAKAY invite toute personne disposant d’archives authentiques (photos, documents, témoignages) à les transmettre.
1991-1994 : la radio dans une période de rupture politique
Le coup d’État du 30 septembre 1991 contre le président Jean-Bertrand Aristide ouvre une période extrêmement difficile pour les médias et les organisations populaires. Dans ce contexte, la communication alternative acquiert une importance particulière.
Des organisations de base, associations paysannes, groupes de jeunes et militants des droits humains cherchent des moyens de faire circuler l’information. Des témoignages de cette période décrivent même l’utilisation de cassettes transportées clandestinement depuis les régions vers Port-au-Prince afin de transmettre des informations sur les événements locaux et les violations des droits humains.
C’est dans cet environnement que naît, le 28 octobre 1992, la Sosyete Animasyon ak Kominikasyon Sosyal (SAKS). L’organisation fait de la communication un instrument d’éducation et de conscientisation ainsi qu’un droit fondamental. Elle accompagne les organisations populaires afin qu’elles puissent s’approprier les moyens de communication.
SAKS devient progressivement l’un des principaux acteurs de la structuration du mouvement radiophonique communautaire haïtien.
1994-1995 : une étape déterminante
Le retour du président Jean-Bertrand Aristide en octobre 1994 et le rétablissement de l’ordre constitutionnel ouvrent une nouvelle période.
Les travaux historiques montrent qu’en 1994, SAKS organisait déjà des formations destinées à quatre autres radios.
C’est également durant cette période que l’UNESCO intervient dans le développement de radios communautaires rurales. Les recherches documentaires effectuées pour MEDIA LAKAY ont permis d’identifier quatre expériences qui méritent une attention particulière dans cette genèse : Radio Bwa Kayiman, à Mare-Rouge ; Radio Communautaire Tiburon, dans le Sud ; Radyo Kominotè Bèlans (RKB), dans le Sud-Est ; et Radio Communautaire d’Anse-à-Foleur, dans le Nord-Ouest.
La documentation historique confirme notamment l’existence de projets financés par l’UNESCO pour certaines de ces stations. Un répertoire USAID indique par exemple explicitement un financement UNESCO pour des stations communautaires de cette génération.
Une question historique demeure cependant à approfondir : les modalités exactes de la contribution financière qui aurait été attendue de l’État haïtien dans le cadre du programme. Tant que la convention financière ou le rapport d’exécution correspondant n’aura pas été retrouvé, MEDIA LAKAY présente cet élément comme une information historique à documenter davantage, et non comme un fait contractuel définitivement établi.
Le projet des quatre radios communautaires
- Radio Bwa Kayiman — Mare-Rouge, Nord-Ouest
- Radio Communautaire Tiburon — Tiburon, Sud
- Radyo Kominotè Bèlans (RKB) — Belle-Anse, Sud-Est
- Radio Communautaire d’Anse-à-Foleur — Anse-à-Foleur, Nord-Ouest
Faits établis par la documentation disponible (dont un répertoire USAID mentionnant un financement UNESCO pour certaines de ces stations). Les modalités exactes de la contribution financière attendue de l’État haïtien restent à documenter davantage.
19 janvier 1995 — Mémorandum UNESCO–Haïti
Signature d’un Mémorandum de coopération entre le Gouvernement haïtien et l’UNESCO, impliquant Jean-Bertrand Aristide, président de la République d’Haïti, et Federico Mayor, directeur général de l’UNESCO.
Consulter la source UNESCORadio Communautaire Tiburon
Localité : Tiburon
Département : Sud
Période documentée : début des émissions en août 1995, dans le cadre du projet des quatre stations
Aucune photographie authentique et publiable de Radio Tiburon n’a été retrouvée à ce jour.
Radyo Kominotè Bèlans (RKB)
Localité : Belle-Anse
Département : Sud-Est
Fréquence historique : 94,9 FM
Période documentée : 1995
Aucune photographie authentique et publiable de RKB n’a été retrouvée à ce jour.
Radio Communautaire d’Anse-à-Foleur
Localité : Anse-à-Foleur
Département : Nord-Ouest
Fréquence historique : 94,9 FM
Date historique documentée : 1er octobre 1995
Station rattachée à cette période d’expansion et aux éléments documentaires relatifs au financement UNESCO. Son activité actuelle n’est pas vérifiée à ce jour ; aucune photographie authentique et publiable n’a été retrouvée.
L’expansion des radios communautaires à travers Haïti
À partir du milieu des années 1990, les radios communautaires se multiplient. Le phénomène dépasse rapidement les quatre expériences pionnières.
Des stations apparaissent dans des communes rurales et des sections communales parfois très éloignées des grands centres urbains. Leur programmation répond directement aux préoccupations des populations : agriculture, santé, éducation, environnement, droits humains, culture, langue créole, participation citoyenne et informations locales.
L’exemple de Radio Dame-Marie, dans la Grand’Anse, permet de comprendre cette fonction. Dès janvier 1995, un reportage du Christian Science Monitor décrivait la station comme un véritable lien entre les habitants d’une région qui disposait alors de très peu de moyens de télécommunication. Un simple problème concernant un animal égaré pouvait devenir une information radiophonique utile à toute la communauté.
C’est précisément cette proximité qui différencie historiquement les radios communautaires des grands médias nationaux. Cette expansion touche progressivement les dix départements géographiques du pays : Artibonite, Centre, Grand’Anse, Nippes, Nord, Nord-Est, Nord-Ouest, Ouest, Sud et Sud-Est.
Documentation et archives sur les radios communautaires en Haïti
De quelques stations à un mouvement national
Le mouvement poursuit ensuite son expansion. En 2012, SAKS accompagnait plus de 40 radios communautaires et populaires réparties dans les dix départements géographiques du pays, notamment par la formation, l’appui technique et la production d’émissions. En 2024, son réseau de diffusion comptait 53 radios communautaires.
D’autres structures ont contribué à cette mise en réseau, notamment RAMAK et REFRAKA. La création de REFRAKA — Rezo Fanm Radyo Kominotè Ayisyen — marque particulièrement l’importance croissante de la participation des femmes dans les radios communautaires. Les femmes deviennent animatrices, journalistes, techniciennes, productrices et responsables de médias. L’UNESCO a encore souligné en 2020 l’importance de cette dimension en donnant la parole à Imelienne Ulysse de REFRAKA sur les politiques d’égalité entre les femmes et les hommes dans les radios communautaires.
SAKS — Sosyete Animasyon ak Kominikasyon Sosyal
Communication populaire, formation et accompagnement des radios communautaires depuis 1992. Plus de 40 radios accompagnées en 2012 ; réseau de 53 radios communautaires en 2024.
RAMAK
Mise en réseau d’un ensemble de stations communautaires à travers le territoire haïtien.
REFRAKA — Rezo Fanm Radyo Kominotè Ayisyen
Participation des femmes dans les radios communautaires et promotion de l’égalité : animatrices, journalistes, productrices, techniciennes, gestionnaires et responsables de médias.


La radio communautaire face aux catastrophes
Le séisme du 12 janvier 2010 démontre brutalement l’importance de la radio lorsque les autres infrastructures de communication sont endommagées. Les radios deviennent des moyens de transmettre des informations sur les secours, les personnes disparues, les services disponibles et les besoins des populations.
Après le séisme, certaines stations continuent même d’émettre dans des conditions extrêmement précaires. Les photographies de cette époque montrent des installations radiophoniques déplacées sous des tentes et des journalistes poursuivant leur travail malgré la destruction des infrastructures.
Internews a lancé après le séisme ENFOMASYON NOU DWE KONNEN (ENDK), un programme quotidien d’information humanitaire.
Découvrir les archives Internews – Haïti 2010
La crise du choléra fournit un autre exemple. Dans les Nippes, la radio a été utilisée pour expliquer aux populations rurales les méthodes de prévention et les comportements à adopter face à l’épidémie.
Cette fonction s’est ensuite confirmée lors des ouragans, des séismes et des autres situations d’urgence. Pour l’UNESCO, les radios communautaires peuvent constituer une première ligne d’information pour les citoyens et même servir de points de rassemblement dans certaines communautés lorsqu’une catastrophe survient.
2016 — Ouragan Matthew
Après le passage de l’ouragan Matthew en 2016, les médias locaux et les radios communautaires ont de nouveau joué un rôle central dans la diffusion d’informations aux populations touchées. Les archives officielles d’Internews consacrées à la réponse à l’ouragan Matthew (2016-2017) documentent notamment l’appui aux médias locaux et la fourniture d’équipements à des radios endommagées.
Internews – Haiti Hurricane Matthew Response (2016-2017)
Vedek FM — une infrastructure communautaire documentée
Une ressource de l’UNESCO comporte une photographie légendée « A technician installing the antenna of radio Vedek FM, Haiti », illustrant l’installation de l’antenne de Vedek FM en Haïti — une image particulièrement intéressante parce qu’elle montre directement une infrastructure de radio communautaire haïtienne plutôt qu’une radio générique.
Cette photographie n’a pas été republiée sur medialakay.org : ses conditions de réutilisation n’ont pas pu être confirmées à ce jour. Le crédit affiché par la source institutionnelle devra être reproduit exactement si une autorisation est obtenue.
Radio et résilience

Internet transforme la radio communautaire
L’arrivée d’Internet et des réseaux sociaux n’a pas fait disparaître la radio communautaire. Elle l’a transformée.
Certaines stations ont commencé à diffuser leurs émissions sur Internet, permettant aux membres de la diaspora de rester connectés à leur commune d’origine. Une radio qui autrefois couvrait seulement quelques dizaines de kilomètres peut désormais être écoutée à Montréal, Miami, New York, Paris ou ailleurs.
L’UNESCO soulignait déjà cette évolution en 2020 en prenant notamment l’exemple de radios communautaires haïtiennes utilisant Internet pour maintenir les relations entre les communautés locales et leur diaspora.
Cette transformation ouvre une nouvelle période : celle de la radio communautaire hybride, simultanément locale par sa mission et potentiellement mondiale par sa diffusion.
Chronologie
Un patrimoine médiatique à préserver
En 2019, les données du CONATEL reprises par l’UNESCO comptabilisaient 398 stations FM en Haïti, dont environ une soixantaine de radios communautaires. L’UNESCO rappelait également que la radio demeure particulièrement accessible et importante pendant les crises et catastrophes.
Mais le nombre de stations ne suffit pas à mesurer la vitalité du mouvement. Certaines radios historiques ont disparu ; d’autres connaissent des interruptions ; certaines manquent d’électricité, d’équipements, de ressources financières ou de personnel formé.
C’est pourquoi préserver leur histoire devient aussi important que compter les stations encore en activité. Les archives de Radio Bwa Kayiman, Radio Communautaire Tiburon, Radyo Kominotè Bèlans, Radio Anse-à-Foleur, mais également celles des dizaines de stations apparues par la suite, constituent une partie du patrimoine social, culturel et médiatique haïtien.
L’histoire des radios communautaires est finalement celle d’une idée simple mais puissante : permettre aux communautés de devenir non seulement destinataires de l’information, mais aussi productrices de leur propre parole publique.
De Mare-Rouge aux Abricots, de Belle-Anse à Tiburon, de Jean-Rabel à Hinche, de Dame-Marie à Cavaillon, des hommes et des femmes ont utilisé microphones, émetteurs et antennes pour rapprocher les citoyens, transmettre des connaissances et faire entendre des voix rarement présentes dans les grands médias.
Plus de trois décennies après les expériences pionnières, la radio communautaire haïtienne doit désormais relever un nouveau défi : préserver son héritage tout en réussissant sa transition numérique. Pour MEDIA LAKAY, documenter cette histoire signifie donc préserver une partie de la mémoire collective d’Haïti et la transmettre aux générations futures.
Radios communautaires d’Haïti : mémoire en images
Radio Communautaire de l’Abricot (Radio Vwa Pèp Ayisyen). Date : non précisée. Lieu : Abricot, Grand’Anse. Photographe/institution : Radio Communautaire de l’Abricot. Crédit et source : photographie transmise à MEDIA LAKAY avec l’autorisation de M. Kechner Toussaint, directeur exécutif.
Studio en activité, Radio Communautaire de l’Abricot. Date : non précisée. Lieu : Abricot, Grand’Anse. Photographe/institution : Radio Communautaire de l’Abricot. Crédit et source : photographie transmise à MEDIA LAKAY avec l’autorisation de M. Kechner Toussaint, directeur exécutif.
Logo de Radio Vwa Pèp Ayisyen (Radio Communautaire de l’Abricot). Organisation : Radio Communautaire de l’Abricot. Crédit et source : transmis à MEDIA LAKAY avec autorisation de publication.
Femmes engagées dans l’animation et la production radiophonique communautaire. Date : non précisée. Organisation : réseau associé à REFRAKA. Crédit et source : photographie transmise à MEDIA LAKAY.
Logo du Rezo Fanm Radyo Kominotè Ayisyen (REFRAKA). Organisation : REFRAKA. Crédit et source : transmis à MEDIA LAKAY.
Sources et documentation
- Internews / infoasaid — Haiti Media and Telecoms Landscape Guide, 2012
- Sony Estéus (dir.) — L’expérience des radios communautaires en Haïti, SAKS, 2013
- USAID — documents et évaluations relatifs aux radios communautaires et à RAMAK
- UNESCO — Community Radios a Tool for Resilience in Haiti
- Internews — Haiti Earthquake Response, 2010-2011
- Internews — Haiti Hurricane Matthew Response, 2016-2017
- SAKS — archives et publications
- REFRAKA — archives et publications
Pour approfondir
Consultez le Centre de documentation et d’archives sur les radios communautaires en Haïti de MEDIA LAKAY.
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