Éditorial : Nos enfants et la rentrée des classes : enjeux et défis

Par la rédaction de MEDIA LAKAY

Ce lundi 7 septembre 2026 devrait être, pour des milliers d’enfants haïtiens, un jour de joie. Un uniforme soigneusement préparé, un sac d’école, quelques cahiers neufs, les retrouvailles avec les camarades et l’espoir d’une nouvelle année d’apprentissage. Pourtant, derrière cette image familière se cache aujourd’hui une interrogation douloureuse : dans quelle Haïti demandons-nous à nos enfants de retourner à l’école ?

La rentrée scolaire 2026-2027 intervient dans un contexte national exceptionnellement difficile. Insécurité, déplacements de population, précarité économique, inquiétude des familles, fragilité des institutions et incertitudes politiques composent le décor dans lequel enseignants, parents et élèves doivent tenter de reprendre le chemin de l’école.

Le gouvernement a annoncé plusieurs mesures pour accompagner cette rentrée : subventions aux familles vulnérables, réhabilitation de 52 écoles nationales et lycées, ouverture de nouveaux établissements, distribution de bancs scolaires et mobilisation de milliers de policiers. Ces interventions sont nécessaires. Elles doivent être saluées lorsqu’elles apportent une réponse concrète aux besoins de la population. Mais elles ne peuvent constituer, à elles seules, une politique éducative capable de répondre à la profondeur de la crise.

Car une rentrée scolaire ne se décrète pas uniquement par une date inscrite au calendrier. Elle suppose que l’enfant puisse quitter son domicile, parcourir son trajet et revenir auprès de sa famille sans que chaque déplacement devienne une source d’angoisse.

Quand aller à l’école devient un acte de courage

L’insécurité n’est plus seulement une question de statistiques ou un sujet de bulletin d’information. Elle affecte directement la vie quotidienne. Elle modifie les déplacements, désorganise l’économie, fragilise les familles et compromet l’accès à des services essentiels, dont l’éducation.

Des familles déplacées ont dû abandonner leur quartier. Certains enfants ont changé d’école, d’autres ont perdu une partie de leur année scolaire. Des enseignants et des parents doivent eux-mêmes composer avec les difficultés de transport, la hausse du coût de la vie et l’incertitude du lendemain.

Dans ces conditions, parler de rentrée scolaire exige de parler simultanément de sécurité, de transport, d’alimentation, de santé mentale et de protection sociale.

Un enfant qui vit quotidiennement dans la peur n’arrive pas en classe dans les mêmes dispositions qu’un enfant vivant dans un environnement stable. Derrière certaines difficultés scolaires peuvent se cacher le traumatisme, le déplacement, la faim, l’angoisse ou la perte d’un proche.

L’école haïtienne doit donc être considérée comme davantage qu’un lieu de transmission des connaissances. Dans la crise actuelle, elle doit aussi devenir un espace protecteur, structurant et rassurant.

L’éducation ne peut attendre le retour à la normale

L’une des erreurs les plus graves serait de considérer l’éducation comme une question secondaire qu’Haïti pourra résoudre après avoir rétabli la sécurité.

C’est exactement le contraire.

L’éducation fait partie de la solution à l’insécurité.

Chaque enfant maintenu durablement hors du système scolaire devient davantage exposé à la marginalisation, à l’exploitation, à la délinquance et aux réseaux criminels. Chaque jeune à qui la société ne propose ni école, ni formation professionnelle, ni emploi, ni perspective d’avenir devient plus vulnérable aux forces qui prospèrent sur le désespoir.

Nous devons donc protéger l’école avec la même détermination que nous protégeons les institutions stratégiques du pays.

Et cette responsabilité n’appartient pas uniquement au ministère de l’Éducation nationale. Elle concerne les collectivités territoriales, la Police nationale, les familles, les organisations communautaires, le secteur privé, les médias, la diaspora, les organisations de la société civile et les partenaires internationaux.

Et pendant ce temps, Haïti parle d’élections

À cette rentrée scolaire déjà complexe s’ajoute un autre enjeu majeur : la perspective d’élections annoncées pour le 13 décembre 2026.

Haïti a besoin de renouer avec la légitimité démocratique. Un pays ne peut indéfiniment vivre sous des mécanismes politiques provisoires. Il lui faut des institutions issues du suffrage, un Parlement fonctionnel, des collectivités représentatives et, ultimement, une présidence disposant de la légitimité nécessaire pour conduire l’État.

Mais organiser des élections ne consiste pas simplement à ouvrir des bureaux de vote.

Il faut des électeurs correctement identifiés, des centres de vote accessibles, des candidats capables de circuler, des journalistes pouvant travailler, des observateurs en mesure de se déplacer et, surtout, des citoyens suffisamment en sécurité pour exercer librement leur droit de vote.

L’Organisation des États américains appelle à accélérer les préparatifs électoraux, alors qu’un important déficit de cartes d’identification nationale demeure signalé. Cette question est fondamentale. Une élection crédible commence bien avant le jour du scrutin.

Elle commence avec la confiance.

Quelle campagne électorale voulons-nous ?

La classe politique porte ici une responsabilité considérable.

Les prochaines élections ne doivent pas devenir une nouvelle compétition de slogans, de promesses irréalistes et de personnalités providentielles. Les citoyens doivent exiger des candidats des programmes précis.

Que proposent-ils pour la sécurité ? Pour l’éducation ? Pour l’agriculture ? Pour l’emploi des jeunes ? Pour la décentralisation ? Pour l’environnement ? Pour la justice ? Pour la reconstruction des institutions ?

Et surtout : quelle place accordent-ils aux enfants dans leur projet de société ?

La véritable mesure d’un projet politique n’est pas seulement ce qu’il promet pour les cinq prochaines années. C’est le pays qu’il prépare pour la prochaine génération.

L’enfant doit redevenir notre priorité nationale

Haïti possède une population jeune. Cette jeunesse peut devenir notre plus grande richesse ou notre plus grande vulnérabilité. Tout dépendra des décisions prises aujourd’hui.

Nous devons cesser d’accepter comme une fatalité qu’un enfant grandisse au milieu des barricades, des armes, de la peur et du désespoir. Nous devons refuser qu’un jeune puisse connaître le prix d’une arme avant celui d’un livre, reconnaître le bruit des tirs avant de découvrir celui d’un laboratoire ou imaginer l’exil comme unique projet d’avenir.

Notre patriotisme doit désormais se mesurer à notre capacité à protéger, instruire et préparer nos enfants.

Le patriotisme n’est pas seulement l’attachement au drapeau ou la célébration de notre histoire glorieuse. Il consiste aussi à construire des écoles qui fonctionnent, des quartiers où l’on peut marcher, des institutions respectées et une économie permettant aux familles de vivre dignement.

Le 7 septembre doit représenter davantage qu’une rentrée

Lorsque les enfants franchiront les portes de leurs écoles ce lundi, ils porteront dans leurs sacs bien plus que leurs cahiers. Ils porteront une partie de l’avenir d’Haïti.

À l’État revient la responsabilité de les protéger. Aux enseignants, celle de les instruire et de les accompagner. Aux parents, celle de maintenir l’éducation au cœur de la famille. Aux médias, celle d’informer et de défendre l’intérêt collectif. Aux responsables politiques, celle de comprendre que le pouvoir n’a de valeur que lorsqu’il permet de servir.

Et à chacun de nous revient une responsabilité : ne pas abandonner cette génération.

Nous voulons des élections. Nous voulons des institutions légitimes. Nous voulons la sécurité. Nous voulons la croissance économique. Mais toutes ces aspirations doivent converger vers une finalité supérieure : permettre à chaque enfant haïtien de grandir, d’apprendre, de rêver et de construire son avenir dans son propre pays.

Car la question fondamentale n’est peut-être pas seulement de savoir qui dirigera Haïti demain.

La véritable question est celle-ci :

Quelle Haïti laisserons-nous aux enfants qui reprennent aujourd’hui le chemin de l’école ?

C’est à cette question que le gouvernement, les candidats, les partis politiques, la société civile, le secteur privé, la diaspora et chaque citoyen doivent désormais répondre.

L’avenir d’Haïti commence sur les bancs de l’école.

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